En direct de Jerusalem

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Le Blog de Katy-Clara Bisraor Ayache

 

L’aguna de 20 ans a eu son guet

 

L’histoire débute il y a deux ans en Argentine. Elle a 18 ans, il en a 26. Ils vivent dans la communauté juive de Buenos Aires. Deux grandes familles, propriétaires d’affaires de commerce fructueuses et les deux jeunes travaillent chacun dans l’entreprise familiale.

Quelques jours après la cérémonie de la houpa, le mariage éclate. Le mari explique à sa jeune épouse, qu’il ne veut pas d’enfants d’elle, qu’il ne veut pas d’elle, amène sa mère dans l’appartement, acquis à part égales par les deux familles et au bout de quelques semaines, la jeune-femme en pleurs et apeurée est renvoyée  dans sa famille par sa belle-mère, qui annonce que l’appartement, les cadeaux, l’argent du mariage resteront en possession de son fils.

Le divorce civil est prononcé. La famille de la mariée s’adresse au Rabbinat d’Argentine pour obtenir le guet. Très rapidement, les autorités rabbiniques locales comprennent qu’ils sont face à une affaire grave d’igoun, de refus de donner le guet. Le mari soutenu par ses parents annonce avec un ton ostentatoire qu’il ne donnera jamais le guet.

Dans ces communautés, le racket au guet est courant. Selon le Rabbinat d’Argentine, plus de cent femmes n’ont pas le guet en Argentine et sont aguna depuis des années. Face à l’impossibilité d’obtenir le guet, elles se sont résignées à ce statut.

Le Rabbinat confie à la famille qu’il craigne pour le statut de la jeune-femme qui pourrait rester ”aguna” pendant de longues années.

La structure de la Communauté juive d’Argentine aggrave la complexité de l’affaire. En Argentine, contrairement à la France, il n’y a pas de Rabbinat central. Aux coté de deux grands rabbins ashkénazes et sépharades, existent une multitude de tribunaux rabbiniques, certains très influents. Une de ces autorités est un membre de la famille du mari. Pendant des mois, la communauté d’Argentine s’est divisée autour de cette histoire, qui a fait la une des médias juifs locaux et surtout des grands médias d’Argentine. Guerre d’influence, argent, honneur, pouvoir politique et une jeune-femme pris dans ce tourbillon.

Il y a trois mois et demi, le mari arrive en Israël pour quelques jours. Le Beit Din d’Israël mis au courant par un des Beit Din d’Argentine, convoque le mari. L’époux de nouveau déclare qu’il refuse catégoriquement de donner le guet mais promet de le donner le guet en Argentine.

“Si vous ne réussissez pas en Israël, cette jeune femme restera aguna à vie”, prévient le Rabbinat d’Argentine. Une procédure juridique intensive, avec appels et contre appels devant le Haut Tribunal rabbinique de Jérusalem n’aboutit pas. La famille du mari est représentée par plusieurs grands cabinets d’avocats de Tel-Aviv qui promettent qu’ils obtiendront gain de cause et réussiront à convaincre le Beit Din de laisser l’époux quitter Israël sans donner le guet.

En tant que toénet rabbanite, avocate devant les Tribunaux rabbiniques, représentant la jeune-femme, nous avions un objectif, le guet seulement en Israël, sachant que l’alternative était une vie brisée à jamais pour une jeune-femme de 20 ans.

Il y a quelques semaines, la famille du mari change de nouveau d’avocat. Les nouveaux avocats comprennent que le Beit Din d’Israël ne prendra jamais le risque de laisser une femme de 20 ans aguna à vie, et conseille au mari de donner le guet.

Cette semaine, la remise du guet, a été une des cérémonies de guet les plus dramatiques à laquelle j’ai assisté. Jusqu’à la dernière minute, nous avons craint que le mari change d’avis et trouve un nouvel échappatoire.

Dans cette histoire, un coup de chapeau revient à plusieurs rabbins qui avec sang-froid, n’ont pas cédé face aux menaces et aux risques :  Le Grand rabbin sépharade d’Israël, le Rav Itshak Yossef qui a accepté notre demande de prendre le dossier en Israël, le Rav et Dayan Ben Yaacov chargé du dossier au Beit Din et le Rav Maimon , directeur du département des Agunot au Tribunal rabbinique, qui tout au long de la procédure a réussi à déjouer chaque nouvelle embûche.

Une histoire avec un message  : Arrêtez d’exploiter la Halacha d’une manière éhontée, scandaleuse et amorale.

 

“A la Page” fête sa naissance

 

La revue “A la Page” fête sa naissance et choisit pour thème les 70 ans de l’Etat d’Israël. Son ambition est de témoigner de la richesse de la vie artistique en Israël, de la créativité de ses habitants ou des artistes qui entretiennent un lien avec le pays, qu’ils y soient résidents ou non, que les oeuvres produites soient contemporaines ou relèvent du passé.

Le lecteur curieux y découvrira des textes originaux d’auteurs actuellement célébrés, des articles de réflexion et d’analyse concernant la littérature, des entrevues avec des personnalités attachantes, mais également plusieurs comptes rendus de livres parus il y a peu ou d’expositions qui ont récemment fait vibrer le coeur du public israélien de Tel-Aviv ou de Jérusalem.

Cette revue en français se propose aussi de célébrer le mélange culturel israélien qui résulte des apports d’une immigration venant de partout et qui a donné ce bouillonnement si représentatif du quotidien en Israël. L’usage de la langue française pratiquée par des locuteurs aux origines si diverses nous permet de renforcer encore cette sensation d’ouverture sur le monde, sur d’autres cultures, sur des sensibilités différentes.

En l’honneur de la fondation de l’Etat d’Israël il y a 70 ans, un article percutant et original apporte une vision neuve sur l’un des premiers intellectuels à avoir envisagé la création d’un Etat juif − Theodore Herzl – en traitant de sa dernière pièce de théâtre et en soulignant la répercussion de cette oeuvre non seulement sur son écriture, mais aussi sur sa conception d’un futur Etat juif. Le contexte psychologique, social et politique de l’époque est magnifiquement brossé et permet de découvrir un texte et un homme passionnants.

 

Les participants au premier numéro de “A la Page”

Luis Mariano Akerman. Peintre, architecte et historien d’art, né à Buenos Aires et installé aujourd’hui en Israël. Il a reçu plus de douze prix et distinctions internationales. Selon l’écrivaine anglo-pakistanaise Sara Mahmood : « Mariano Akerman construit des ponts entre les cultures dispersées tout autour du monde. »

Eli Amir, écrivain et de 1964 à 1968 conseiller du Premier ministre. Auteur de best seller Tarnegol Kaparot, Yasmin…

Meir Appelfeld, artiste peintre, travaille et vit à Jérusalem.

Dina Shefet, née à Jérusalem, travaille à Yad Vashem et recueille les témoignages de survivants de la Shoah.

Raphaël Jerusalmy, ancien officier des services de renseignement militaires israéliens, est aujourd’hui chasseur de livres et de documents anciens, analyste expert en matière de défense et de sécurité pour la chaîne I24 news et auteur de plusieurs livres.

Joel Kantor est artiste photographe. Les photos, offertes à la revue A la Page, font parties du livre : Tel Aviv mon amour, 1995. ©Joel Kantor.

Liliane Limonchik, fondatrice de la revue A la Page, membre de l’Association des écrivains israéliens de langue française depuis 2004, a fait partie du Comité de lecture de Continuum. A publié plusieurs ouvrages et notamment des recueils de poèmes.

Shmuel T. Meyer, est un auteur israélien. Il a publié des nouvelles et un roman aux éditions Gallimard, des nouvelles aux éditions Métropolis (Genève) et en 2017, un recueil de poèmes Anastrophe aux éditions Caractères.

Yehuda (Jean-Bernard) Moraly a d’abord été acteur et dramaturge. Certaines de ses pièces ont été jouées en France et en Israël : Gimpell le naïf, Théâtre Khan, 1982 ; Le Tombeau des poupées, Palais de Chaillot, 1983 ; La Musique, France Culture, 1992. Il a enseigné le théâtre et le cinéma à la Sorbonne, à l’Université fédérale de Rio de Janeiro, à l’Université Bar Ilan, de Tel-Aviv et à l’Université Hébraïque de Jérusalem où il a aussi dirigé le Département d’études théâtrales et animé un festival de théâtre étudiant. Ses principaux ouvrages de recherche sont Genet : la vie écrite (1988) ; Claudel metteur en scène (1998) ; Le Maître fou (2009) ; L’œuvre impossible (2012), Révolution au Paradis (2015). Il rêve de monter un groupe de théâtre israélien d’expression française.

Gideon Ofrat, né à Tel-Aviv, Israël. Docteur en philosophie à l’Université Hébraïque de Jérusalem, il a reçu le Prix du Curateur, du ministère de la Culture, Israël et la distinction : Yakir Bezalel. L’Institut Yad Ben-Zvi, Jérusalem, lui décerne le Prix d’Accomplissement de Vie. Gideon a publié plus de cinquante livres sur l’art israélien, la philosophie de l’art, le drame israélien et les interprétations de la Bible.

Uri Orlev est né en 1931, à Varsovie en Pologne. Ses livres ont été traduits dans plus de quarante langues et ont reçu de nombreux prix en Israël et dans le monde. A ce jour il est le seul écrivain israélien à qui a été décerné le Prix international Anderson, reçu en 1956. Uri Orlev vit à Jérusalem.

Carmen Oszi, secrétaire de la Société d’études Benjamin Fondane et membre du comité de rédaction des Cahiers Fondane, a effectué de nombreuses études portant sur la littérature francophone et l’histoire du journalisme.

Emmanuel Rixhon a enseigné la littérature et la linguistique à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1995 à 2002. Il est actuellement Consul général adjoint de Belgique à Jérusalem.

Rebecca Wengrow née à Paris, a publié plusieurs recueils de nouvelles et un roman. Elle participe à des livres collectifs, revues et journaux. Les Vivantes est sa première pièce de théâtre.

Traductions de textes de l’hébreu en français par Fabienne Bergmann et Nina Reinhold-Berger.

Points de vente

Librairie Vice Versa – Shimon Ben Shatah 1, Jérusalem, Israël

Librairie du Foyer –  Place Masaryk 14, Tel-Aviv, Israël

Librairie du Temple – Rue des Hospitalières Saint-Gervais 1 angle 52, rue des Rosiers 75004, Paris, France

Librairie le Parnasse –  Rue de la Terrassière 6 1207, Genève, Suisse

 

Le site “A la Page “

https://www.revuealapage.com/

 

L’aguna du Yémen est libre

נ' והטוענת הרבנית עם פסק הדין

L’histoire débute  en 1993, au Yémen. T, une adolescente juive de 13 ans est mariée contre son gré à un homme de 20 ans. Après une première grossesse, des coups, des viols et une tentative de meurtre, la jeune femme se réfugie chez ses parents. Son mari se remarie avec une seconde femme avant d’exiger de “récupérer ” sa première femme. Sous la pression T, qui, a à peine 16 ans, cède. Cinq autres enfants naissent de cette union. Après des années de violence et de souffrance, la jeune femme réussit à quitter le Yémen, sans ses enfants. Plusieurs mois plus tard, lors d’une opération spéciale menée par l’Agence juive, les Services israéliens, en échange de plusieurs milliers de dollars, la jeune-femme réussit à faire sortir ses six enfants du Yémen, d’abord aux Etats-Unis, ensuite en Israël.

Son mari reste au Yémen et se convertit à l’Islam. T. vit en Israël, libre avec ses enfants, mais aguna, enchaînée à vie à un homme honni.

Le département des agounot du Tribunal rabbinique de Jérusalem tente de créer un contact avec l’époux, en vain. Plusieurs émissaires sont envoyés et tous se heurtent à un refus catégorique du mari. Plusieurs tribunaux au Tribunal rabbinique d’Israël sont saisis. Tous tentent, sans succès. Des mois et des années de procédures. L’aguna du Yémen semble une affaire insoluble.

Il y a environ un an, Téhila Cohen, la toénet rabbanit qui suit le dossier s’adresse alors au rabbin et juge rabbinique, le rav Aviran Itshak Halevy, autorité rabbinique du Tribunal rabbinique de Tel-Aviv pour reprendre le dossier à la base et tenter une procédure d’annulation de mariage. Après des centaines d’heures de travail, d’investigations, d’enquêtes sur le terrain, auprès de la communauté juive yéménite, d’interrogatoires de dizaines de personnes, membre de la communauté et de la famille, le juge rabbinnique publie un “psak din”, une décision juridique annulant le mariage.

La validité de l’annulation d’un mariage, ” hafkkaat kidouchin, bitoul kidouchin הפקעת  קידושין – ביטול קידושין“, est un des domaines les plus complexes du droit talmudique. Le processus halakhique est rare  et délicat. Pourtant, dans bien des cas insolubles, cette approche courageuse devrait être envisagée. Nous tentons depuis plus d’un an de trouver une solution à une jeune-femme de France, dont le mari s’est rapproché de l’Islam et qui refuse de libérer son épouse. En espérant que ce psak din, puisse faire jurisprudence.

Ce psak din, de plus de 250 pages, cite des dizaines de décrets talmudiques,  des décisions rabbiniques certaines pluri-centenaires, et des décisions célèbres du rav Ovadia Yossef, le juge Halevy s’appuie sur non moins de dix-neuf motifs pour annuler le mariage, et notamment l’invalidité des témoins qui ont signé la kétouba et qui étaient membres de la famille des mariés, l’incompétence du rabbin. Le juge avance aussi la notion talmudique de mékakh taout, à savoir d’erreur au moment du mariage, de mariage forcé etc.

Avec le juge Halevy, un coup de chapeau pour le département des agunot, pour l’organisation de femmes et la toénet Téhila Cohen, qui ont cru à l’histoire et ont lutté jusqu’au bout. Et surtout à T., qui maintes fois aurait pu abandonner le combat, mais à décider de ne pas vivre “morte-vivante” et d’exiger le droit à sa liberté.

T., 40 ans,  aux beaux yeux noirs, à la voix posée, a reçu du Beit Din de Tel Aviv un certificat de célibat :T, fille de M., est libre et célibataire. Son statut est celui d’une célibataire qui n’a jamais été mariée et  elle peut aujourd’hui se marier avec un homme juif, Israël ou Cohen.

Photo P.R

Le bar à jus de fruits

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A Jérusalem,  en haut de la rue Ben-Yéhouda, deux marchands de jus de fruits, téméraires rivaux, pressent leurs fruits fantastiques et philosophent à qui de mieux pour attirer le client. “Doux pour l’âme et onctueux pour le palais” lance le premier. “Votre verre anti-stress” réplique le second. “La boisson au goût intense du bonheur”…Concurrence oblige, les étals des deux marchands ressemblent à un fantastique verger des fruits du monde ou encore aux pages d’une encyclopédie savante sur l’histoire des fruits. A qui des deux, amènera les espèces les plus exotiques. Virtuoses, les deux marchands connaissent les noms, les saveurs et les propriétés de chaque fruit, leurs vitamines et leurs calories. Pommes, oranges fraises, mandarines, figues rhubarbes, litchi, framboises mûres et aussi des  caramboles, des abacaxis,  des cajus. Il y a aussi, des étranges boulettes jaunâtres, des tuyaux verts et épineux, des minuscules billes rouges. Des girembelles, des corossols et des acérolas tranche le marchand, en regardant du coin de l’œil son rival. Des fruits de toutes les couleurs du monde pour fabriquer des jus juteux, parfumés, délicatement acidulés, sucrés et rafraîchissants. Deux bars à jus de fruits ou le jardin des délices sur quelques mètres carrés.

 

En Israël, on trouve un bar à jus de fruits presque à chaque coin de rue. Bien avant l’invention américaine du smoothie, le jus de fruit était la boisson des premiers immigrants juifs dans la Palestine de l’Empire ottoman. Avec l’arrivée du Coca-Cola, après la guerre des Six jours de 1967, les Israéliens, fiers de faire partie du monde civilisé  délaissèrent les boissons naturelles. Pourtant, les jus à base de produits locaux reviennent à la mode. Les frappés aux fruits mixés, pressés à la demande, très visuels et séduisants, font désormais partie de l’ « errance gustative » qui caractérise les rues d’Israël. On les déguste debout devant le kiosque, mélangés à de la glace pilée, du yaourt, du lait ou du jus d’orange. Chacun peut décider du dosage. Les connaisseurs préfèrent les formules qui font la réputation de l’établissement : les classiques, mangue-passion  ou fraise-banane, la vitaminée à outrance 100 % jus de grenade, ou la revigorante orange-poire-gingembre. À Haïfa, sur les hauteurs du Carmel, un bar propose des jus insolites à base de tofou. À Tel-Aviv, dans les bars branchés, on peut se laisser surprendre par des jus à base de courgettes mixées, de menthe et de cardamome. Sur le campus de l’université de Beer-Chéva, les jus sont servis dans des verres en carton recyclable. Près des zones high-tech, les formules se veulent plus sophistiquées encore — goyave-litchi-myrtille  et graines de quinoa ou pastèque-basilic parsemées de noix et de céréales grillées.

 

Le marchand de jus de fruits du marché de Tibériade dispose en tout et pour tout d’un seul presse-fruits. « Depuis 1910 », annonce fièrement son panonceau. « Les jus fantaisistes, ce n’est pas sérieux ! Ici on ne presse que des oranges: 100 % de vitamines et 100 % d’histoire. Mon arrière-grand-père servait ses jus aux aghas ottomans; mon grand-père, aux officiers britanniques ; mon père, aux hommes du Palmach; et moi, je presse mes oranges pour nos soldats en priant pour la paix.”

 

Photo Stocksnap
Ce texte a été publié dans mon livre “En direct d’Israël, une journaliste raconte”.

Une nouvelle histoire de guet à succès

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Esther (nom d’emprunt), originaire de la ville de Lyon a eu son guet aujourd’hui, au Tribunal rabbinique d’Ashkelon, quatorze ans (!!!) après avoir divorcée  civilement. Pourquoi tellement d’années, pourquoi ce succès aujourd’hui ?

La première raison : Une femme qui après des années de souffrance, d’hésitation, de va-et-vient, de scrupules, de tergiversations, d’erreurs aussi, décide de lutter jusqu’au bout, de prendre son destin en main et choisis d’appliquer la formule des battantes : “Je Veux, J’Agis”.

Cela semble évident. Et pourtant, nous avons plusieurs dizaines de dossiers de femmes qui ont fait un tout premier pas, se sont adressés à nous, au Tribunal rabbinique, puis par crainte ont gelé leur démarche et sont restées prisonnières de leur destin.

La seconde raison à mon avis, est liée à une coopération étroite entre les tribunaux rabbiniques locaux, en l’occurrence, le tribunal de Lyon et les tribunaux rabbiniques israéliens. Dans plusieurs affaires que nous avons traitées avec succès ces derniers mois, c’est ce dialogue qui a permis de débuter.

Troisième raison du succès. De nouveau coup de chapeau aux tribunaux rabbiniques israéliens. Face à nous aujourd’hui, pendant plus de quatre heures, un dayan, qui avec une connaissance sage et subtile de la psychologie humaine a su désamorcer, un à un, les obstacles. Coup de chapeau aussi au département des ”Agounot” du Tribunal rabbinique. La direction de ce département a mis en place un système qui fonctionne et qui permet en utilisant des moyens juridiques et psychologiques de permettre, à une femme – et aussi à son mari – de se libérer d’un lien conjugal honnis.

Libérer la femme mais aussi le mari. ” Je comprends maintenant que cela aurait dû être fait depuis longtemps”, a murmuré l’ancien mari d’Esther, au terme du guet.

Quelques minutes après la remise du guet, Esther m’a dit ces quelques phrases à la fois terribles et pleines d’espoir : Hier, je marchais dans la rue en me sentant prisonnière, enchaînée, dans un tunnel sans fin, aujourd’hui brusquement je me suis sentie renaître.

Le Chofar du 131 rue Nahalat Benyamin

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À la veille de la fête du Nouvel An juif, l’effervescence règne au 131 de la rue Nahalat Benyamin, au sud de Tel Aviv. Près des nouvelles boutiques branchées du quartier du souk se dresse une  bâtisse, l’une des plus anciennes de Tel Aviv, — elle date des années 1930 — et elle recèle des trésors.

C’est l’atelier de fabrication des chofars d’Israël, « Barsheshet – Ribak Chofarot Israël ».

Des dizaines de personnes à la recherche d’un chofar pour Rosh Hashana et pour Kippour se pressent à l’intérieur de ce lieu où presque rien n’a changé depuis soixante-dix ans. Une forte odeur de bouc imprègne l’atmosphère; un peu partout sont accrochés des chofars de toute sorte et de toute taille. Il y a les machines pour creuser la corne du bélier, et les outils qui feront de cette matière brute l’instrument au son puissant, pur et profond qui, le jour de Rosh Hashana, ébranlera les hommes en prière.

Cet atelier raconte une belle histoire de rivalité et d’amitié. Dans les années 1950, Abraham Rivak hérita cet atelier de son oncle; déjà, en Pologne, depuis des centaines d’années, la famille fabriquait des chofars. A quelques milliers de kilomètres de la Pologne, les ancêtres de Tvika Bar Sheshet, avaient, eux aussi, fondé un atelier de chofars. C’était au XIVe siècle, à Barcelone. Le père du Rabbi Itshak Bar Sheshet, le Ribash, s’était rendu célèbre en sonnant le Chofar à six reprises pour annoncer le début du Shabbat à ses coreligionnaires. D’où le patrimoine de Sheshet, six en langue hébraïque. Six jours de la création, six sonneries du chofar. Expulsée d’Espagne, la famille Bar Sheshet s’installa pendant quelques siècles en Algérie, puis au Maroc, avant d’immigrer au milieu du XXe siècle à Haïfa. Et pendant ce temps, la fabrication des chofars se poursuivit de génération en génération.

Durant des années, les familles Rivak à Tel Aviv, et Bar Sheshet à Haïfa se sont livrées une guerre sans merci pour se partager le marché des chofars. Jusqu’au jour où Tsvika Bar Sheshet a proposé une alliance à son rival. Depuis, « Ribak Chofarot Israël » fabrique plus de 70% des chofars produits en Israël ; quant à Abraham Ribak et Tsvika  Barsheshet, ils ont scellé leur amitié en voyageant ensemble au Maroc, en Australie, en Afrique à la recherche de cornes de bélier, de mouton, d’antilope ou de gazelle de qualité. Leurs enfants, eux, ont introduit le marketing digital dans l’atelier familial.

Et la troisième génération ne veut pas changer de métier  « Fabriquer des instruments pour parler à Dieu, on ne quitte pas un tel métier ! »

 

Photo tirée du site  – www.shofarot-israel.com

 

Yéhoudit a eu son guet…

 

 

Après des années de combat, Yéhoudit a eu son guet.

” Mais pourquoi dois-je payer pour avoir mon guet” m’a demandé Yéhoudit lors d’une de nos discussions pendant ces mois de combat. Ce cri du cœur d’une femme à la recherche de sa liberté est aussi la question cruciale que pose le divorce dans le monde juif. Certes, la Torah écrit qu’un homme doit donner le guet à sa femme “de sa propre volonté”, mais la Torah n’écrit pas que l’homme doit monnayer, marchander, racketter ce guet.

Le Rav Shlomo Stessman, président du Tribunal rabbinique de Tel-Aviv, un des juges rabbiniques les plus importants du monde juif, a accompagné la procédure entamée par Yéhoudit en Israël. Pour définir le statut d’une femme aguna, le rav Stessman refuse de prendre en considération des critères de temps : ” Lorsqu’il est clair qu’il n’y a plus aucun espoir et que l’un des deux, malgré tout, refuse de libérer l’autre, nous sommes dans un cas d’igoun, de retenue par la force de l’autre, quel que soit le temps écoulé, un jour ou un an.”  Définition courageuse et  avant-gardiste de la part d’une  autorité rabbinique du monde orthodoxe.

Le rav Stessman redonne au guet sa définition halakhique originale : Lorsque tout espoir d’une union a disparu, donner le guet est une mitzva, un commandement.  Et refuser de donner le guet est une enfreinte à la Loi.

L’ancien époux de Yéhoudit et les autres époux qui enchainent encore leur femme ne portent pas seuls, la responsabilité de cette entrave à la halakha.

La responsabilité incombe à nous tous, les médias, la communauté, qui véhiculons des normes mensongères. La loi juive a été prise en otage. L’esprit de la Loi a été méprisé, outragé, violé. Un guet ne se monnaie pas. Donner ou recevoir le guet est une mitzva au même titre que d’autres commandements.

Un divorce est toujours un âpre combat émotionnel, financier et juridique. Il ne doit pas être aussi un combat halakhique. Car la halakha strico-sensus prévoit au contraire un parcours, lorsque qu’une histoire d’amour devient un thriller cauchemardesque, lorsque l’amour désagrégé s’est transmué en haine, lorsque s’entremêlent vengeance et regret, haine et désirs, lorsque que tout semble apocalyptique.

Encore un mot sur le guet de Yéhoudit. La remise du guet s’est déroulée à Paris. Mais elle a été permise grâce à l’intervention énergique du Tribunal rabbinique d’Israël et du département des agunot du Tribunal, qui en créant une dynamique dans un conflit interminable a permis de trouver une solution.

Après des procédures sans issue, Yéhoudit, avec courage et ténacité avait mobilisé l’opinion publique via les réseaux sociaux et diffusé une pétition signée par plus de 2000 personnes. Comme dernier espoir, elle s’est adressée à nous, toanot rabbaniot, avocates devant le Beit Din, qui en coopération étroite avec les tribunaux rabbiniques, tentons de libérer des femmes – et aussi des hommes – d’un lien matrimonial impossible.

Yéhoudit débute aujourd’hui une nouvelle vie. Et pour nous, qui avons depuis le début cru en elle, cru en son combat, cette journée est une journée de fête et d’espoir. 

Photo, prise de la pétition publiée par Yéhudit.

 

Le Guet de Rivki

 

 

Chaque histoire de guet obtenu après des années de souffrance est toujours douloureuse. Le guet de Rivki, l’est d’autant plus qu’il touche à l’histoire d’Israël et aux dilemmes d’un pays en guerre.

Au début des années 2010. Rivki et Yéhuda Haisraeli se marient. Un bébé né. Puis Rivki attend un autre bébé. Un jeune couple qui débute sa vie en Israël.

Mais, en été 2014, éclate la guerre de  Gaza. Tsuk Eitan. Yéhuda, combattant dans l’unité d’élite Rimon de Guivati, est à quelques dizaines de mètres du commandant Hadar Goldin, lorsque l’officier est kidnappé par des palestiniens du Hamass, à Rafiah, par un tunnel dont Tsahal ne connaissait pas l’existence. Yéhuda et ses soldats s’engouffrent dans le tunnel, pour retrouver Hadar, dont une partie du corps est toujours retenu, jusqu’à aujourd’hui par le Hamas.

Yéhuda, est grièvement blessé à la tête. Le blessé le plus grave de Tsuk Eitan.

Après plusieurs mois dans le coma, Yéhuda reprend connaissance mais a perdu ses capacités cognitives. Rivki, espère, mais comprend que le jeune-homme meurtri qu’elle assiste, qu’elle soigne est là, sans être là, touché dans sa chair et dans son âme par le conflit centenaire.

Il y a un an, Rivki a passé les fêtes de Chavouot dans le village où j’habite. Elle espérait encore, un peu. Un espoir ténu. Mais les mois sont passés. Elle a pensé à demain. Avec beaucoup de dignité, la famille de Yéhuda et les rabbins de sa yéshiva, ont soutenu l’idée d’un divorce. “Si Yéhuda le pouvait, il te l’aurait dit”.

La Loi juive est très stricte. Un époux doit donner le guet, de sa propre volonté et en toute connaissance de cause. Ce qui n’était pas le cas de Yéhuda. Consulté, le Beit Din de Jérusalem, a demandé, s’il y avait l’espoir de quelques minutes de clairvoyance. ” Faire comme si, pour libérer une jeune-femme…” Et le 29 mai dernier, la remise de guet a eu lieu, à Jérusalem.

Le nom du dayan  n’a pas été publié. Mais le silence pesant du Tribunal rabbinique de Jérusalem, montre que la procédure a été approuvée au plus au haut niveau. Décision, rare et très courageuse du point de vue halakhique, qui fera, il faut l’espèrer jurisprudence.

Quelques heures après la remise du guet Rivki a choisi d’écrire sur les réseaux sociaux, comme un besoin de dire, d’expliquer :

D.ieu a voulu que nous nous rencontrions pour la première fois il y a 5 ans et demi.

D.ieu a voulu, que nous décidions de nous rencontrer une seconde fois, bien que la première rencontre avait été un peu “décevante.”

D.ieu a voulu que nous nous aimions, que nous nous marions, que nous ayons un petit garçon et une petite fille.

D.ieu a voulu que nous passions ensemble deux années et demi, merveilleuses.

D.ieu a voulu que j’apprenne tellement de choses grâce à toi.

D.ieu a voulu que tu partes à la guerre.

D.ieu a voulu que toi ! toi !, recoivent des éclats d’obus dans la tête.

D.ieu a voulu que nous passions des mois terribles, d’incertitude, d’angoisse, des mois de questions, d’hésitations…, que je tente peut-être, peut-être encore…

D.ieu a voulu que nous comprenions qu’un seul chemin existait.

D.ieu a voulu que je continue à vivre.

 

 

 

 

Yéhuda, Rivki et leur bébé quelques semaines avant le début de la guerre à Gaza..

C’était il y a 69 ans…

הכרזת-המדינה

 

Le vendredi 14 mai 1948, 5 du mois juif de iyar,  David Ben Gourion  arrive au 16 du boulevard Rothschild, dans la maison que Meïr Dizengoff, le premier maire de Tel-Aviv, a fait construire sur un terrain de sable acquis en 1909 lors d’un tirage au sort entre les soixante six fondateurs de la ville.

A 16 h, une heure à peine avant le début du shabbat, huit heures avant l’expiration du Mandat britannique, devant un parterre de trois cent cinquante notables et journalistes, David Ben Gourion tape trois coups de marteau, saisit quatre feuilles dactylographiées  et, debout sous le portrait de Théodore Herzl, lit solennellement  la déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël :

Et chaque mot, nous interpelle encore, 69 ans après :

 

« Nous, membres du Conseil national représentant le peuple juif du pays d’Israël […], proclamons la fondation de l’État juif dans le pays d’Israël, qui portera le nom d’État d’Israël. […]« 

L’État d’Israël sera ouvert à l’immigration des juifs de tous les pays où ils sont dispersés […] ; il sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; il assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ; il garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture ; […]« Nous tendons la main de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les États qui nous entourent et à leurs peuples. […]

« Nous lançons un appel au peuple juif de par le monde à se rallier à nous dans la tâche d’immigration et de mise en valeur, et à nous assister dans le grand combat que nous livrons pour réaliser le rêve poursuivi de génération en génération : la rédemption d’Israël.« Confiants en l’Éternel tout-puissant, nous signons cette déclaration sur le sol de la patrie, dans la ville de Tel-Aviv, en cette séance de l’assemblée provisoire de l’État, tenue la veille du chabbat, 5 iyar 5708, quatorze mai mil neuf cent quarante-huit. »

 

Les trente-sept parlementaires du yichouv juif, membres du Conseil provisoire signent le document. Le Rabbin Fishman-Maimon récite la prière du Shehecheyanou, cette prière de remerciement à la nouveauté et à la continuité.  L’orchestre philarmonique, contraint par manque de place à s’installer à l’étage supérieur de la bâtisse, entonne la Tikva.

Il est 16 h 32. La cérémonie qui a changé le destin du peuple juif a duré trente-deux minutes.

Yom Hashoah : À la recherche des personnes perdues

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« Il est 16 h 45. Vous écoutez Kol Israël. Yaron Énoch au micro, pour notre rendez-vous quotidien, À la recherche des personnes perdues. » Chaque jour, avec sa voix grave et rauque, Yaron Énoch se fait messager d’une espérance.  Calme, acharné, têtu, Yaron Énoch prend son temps. Un journaliste d’antan. Un puriste enragé de précision et d’honnêteté.  Avec l’aide de son équipe, il sonde les appels de ceux qui cherchent. Il doit aussi pénétrer, parfois débusquer les réponses de ceux qui espèrent avoir enfin été retrouvés. Des bouteilles à la mer ? Pas vraiment : les messages qui parviennent à Yaron Énoch ne sont pas jetés au hasard des flots médiatiques. Le journaliste ne le dit pas, mais il est fier de pouvoir donner un espoir. Même si c’est souvent en vain.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, À la recherche des personnes perdues tente d’identifier des parents, des amis emportés dans la tourmente de l’histoire juive. Créée avant même la naissance de l’État d’Israël, l’émission radiophonique est devenue un mythe.

La Shoah fut un sujet tabou jusque dans les années 1950. L’oubli était un choix — un code social, presque un mot d’ordre jamais exprimé. Mais pour se souvenir, les rescapés avaient l’intimité du petit  poste de radio. Seul avec son transistor, le survivant de l’enfer écoutait d’autres rescapés anonymes raconter leur quête d’êtres chers. Certains avaient perdu jusqu’au dernier membre de leur famille, d’autres leurs enfants, leur conjoint, leurs parents. Le survivant entendait des noms, des prénoms, des lieux, des dates. L’identification apaisait la douleur. Beaucoup préféraient écrire. Un organisme officiel centralisait les demandes de recherches : deux mille lettres en 1945, vingt mille en 1946.

Interrompue dans les années 1970 — « le temps passant, le besoin s’estompera », avaient estimé les producteurs —, l’émission a été de nouveau programmée au début des années 2000. De prime abord rébarbative, l’émission bénéficie d’un fort taux d’écoute. Ce quart d’heure radiophonique est une expérience identitaire collective qui plonge l’auditeur dans le passé de son peuple. Et qui l’interpelle aussi sur l’avenir. En l’écoutant, on pourrait écrire l’histoire du peuple hébreu égaré.

À la recherche des personnes perdues n’est pas de la téléréalité. Un jour, une rencontre sur les ondes entre un père et son fils — ils se cherchaient depuis cinquante ans — a failli s’achever par une crise cardiaque. Depuis, les rencontres, souvent pathétiques, toujours émouvantes, sont racontées à l’antenne, mais se déroulent loin des micros.

Les demandes de recherche de personnes disparues pendant la Shoah se poursuivent encore aujourd’hui. Est-ce un signe ? Aujourd’hui, les enfants et petits-enfants des victimes — les deuxième, troisième et quatrième générations de la Shoah — veulent combler à leur tour les trous noirs du passé. Qu’ils aient dû attendre près de soixante dix ans pour questionner ajoute à la difficulté de leur recherche, mais ne retire rien à son authenticité.

Ils ont hérité des traumatismes. Ils savent que c’est l’occasion ultime d’approcher une histoire occultée par leurs parents. Leurs demandes se font plus pressantes, plus urgentes, comme si le temps, au lieu d’apaiser les blessures et permettre l’oubli salvateur, amplifiait le regret de ne pas savoir. Chercher avant que la trace d’un être cher soit engloutie à jamais. Un être sans nom, sans mémoire, sans souvenir. Chercher avant qu’il n’y ait plus personne à chercher, plus personne pour raconter, plus personne pour répondre.

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